Archives 2013

Le père, l'enfant et l'âne

Un enfant demande à son père :
- Dis papa, quel est le secret pour être heureux ?

Alors le père demande à son fils de le suivre ; ils sortent de la maison, le père sur leur vieil âne et le fils suivant à pied.
Et les gens du village de dire :
- Mais quel mauvais père qui oblige ainsi son fils d'aller à pied !
- Tu as entendu mon fils ? Rentrons à la maison, dit le père.

Le lendemain ils sortent de nouveau, le père ayant installé son fils sur âne et lui marchant à côté. Les gens du village dirent alors :
- Quel fils indigne, qui ne respecte pas son vieux père et le laisse aller à pied !
- Tu as entendu mon fils ? Rentrons à la maison.

Le jour suivant ils s'installent tous les deux sur l'âne avant de quitter la maison. Les villageois commentèrent en disant :
- Ils ne respectent pas leur bête à la surcharger ainsi !
- Tu as entendu mon fils ? Rentrons à la maison.

Le jour suivant, ils partirent en portant eux-mêmes leurs affaires, l'âne trottinant derrière eux. Cette fois les gens du village y trouvèrent encore à redire :
- Voilà qu'ils portent eux-mêmes leurs bagages maintenant ! C'est le monde à l'envers !
- Tu as entendu mon fils ? Rentrons à la maison.

Arrivés à la maison, le père dit à son fils :
- Tu me demandais l'autre jour le secret du bonheur. Peu importe ce que tu fais, il y aura toujours quelqu'un pour y trouver à redire.

Fais ce qui tu aimes et tu seras heureux !

Le Conte de l'amour et du temps

Il était une fois, une île où tous les différents sentiments vivaient: le Bonheur, la Tristesse, le Savoir, ainsi que tous les autres, l'Amour y compris. Un jour on annonça aux sentiments que l'île allait couler. Ils préparèrent donc tous leurs bateaux et partirent. Seul l'Amour resta. L'Amour voulait rester jusqu'au dernier moment. Quand l'île fut sur le point de sombrer, l'Amour décida d'appeler à l'aide.

La Richesse passait à côté de l'Amour dans un luxueux bateau. L'Amour lui dit, "Richesse, peux-tu m'emmener?" "Non car il y a beaucoup d'argent et d'or sur mon bateau. Je n'ai pas de place pour toi."

L'Amour décida alors de demander à l'Orgueil, qui passait aussi dans un magnifique vaisseau, "Orgueil, aide moi je t'en prie !" "Je ne puis t'aider, Amour. Tu es tout mouillé et tu pourrais endommager mon bateau."

La Tristesse étant à côté, l'Amour lui demanda, "Tristesse, laisse moi venir avec toi.". "Ooh... Amour, je suis tellement triste que j'ai besoin d'être seule !"

Le Bonheur passa aussi à côté de l'Amour, mais il était si heureux qu'il n'entendit même pas l'Amour l'appeler !

Soudain, une voix dit, "Viens Amour, je te prends avec moi." C'était un vieillard qui avait parlé. L'Amour se sentit si reconnaissant et plein de joie qu'il en oublia de demander son nom au vieillard. Lorsqu'ils arrivèrent sur la terre ferme, le vieillard s'en alla. L'Amour réalisa combien il lui devait et demanda au Savoir "Qui m'a aidé?" "C'était le Temps" répondit le Savoir. "Le Temps?" s'interrogea l'Amour. "Mais pourquoi le Temps m'a-t-il aidé?" Le Savoir sourit plein de sagesse et répondit : "C'est parce que Seul le Temps est capable de comprendre combien l'Amour est important dans la Vie."

 

 

 

Ce conte mis en forme différemment est une création de Lila Khaled, conteur de grand renom.

Ce n'est pas à proprement parler une blague, mais un petit conte philosophique. Il suffirait de transformer l'histoire en mettant des personnages, pour obtenir une allégorie. C'est ce que l'on trouve à plusieurs reprises dans un texte indien magnifique La doctrine de la déesse Tripura, (Fayard).

Que nous dit ce conte? Ce qui relie l'amour à la variété des sentiments de l'âme. Plus exactement, à quel point l'entrée en scène de l'ego dans la sphère des sentiments exclut l'amour. La richesse est trop imbue d'elle-même, sa suffisance n'invite pas l'amour. L'orgueil par excellence est une enflure de l'ego et un ego boursouflé ne peut inviter l'amour, pour inviter l'amour il devrait se convertir en humilité. La tristesse, comme le chagrin, nous replie sur nous-même et nous coupe des autres, elle nous isole. Comment peut on, dans un isolement que l'on soi-même créé, être capable d'aimer? Le chagrin exclut l'amour. De même, un bonheur qui s'enivre de lui-même, qui ne se communique pas, ne va pas vers l'amour. Qui invite l'amour? Le texte dit : le temps. L'amour a la patience du temps. C'est dans le temps que l'on aime vraiment et non pas dans un bref élan éphémère de passion. L'amour vrai va au-delà de la séparation qu'engendre la durée. L'amour surmonte la séparation. Le temps créé de l'altérité. Il peut se marier avec l'amour qui lui tend vers l'unité. "Monte donc sur ma barque, nous avons quelque chose à faire ensemble!! Je suis capable de comprendre quelle importance tu as dans la vie". Cependant, cela, le temps ne le dit pas, c'est la Connaissance qui le découvre, qui le révèle et cette révélation est un mot de sagesse.

 

Le renoncement..un chemin vers la paix intérieure, la sérénité

                                                             

Chemin de sagesse, le renoncement,dont le but ultime est de tendre vers plus de liberté donc de sérénité, reste un acte volontaire de notre conscience. La philosophie du renoncement tend à nous éloigner de la souffrance, des pensées ou des émotions négatives qui perturbent notre quotidien. Le détachement  de ce qui nous pollue chaque jour - nos dépendances, nos pulsions, nos souvenirs, les paroles ou les actes d'autrui-, n'est certes pas un exercice aisé mais nous pouvons l'atteindre par des exercices quotidiens de méditation, d'écriture ou de lecture, pour que nos pensées s'orientent vers une analyse pertinente de notre vie et de nos dépendances.

Christian Bodin : « le renoncement est le fruit de tout apprentissage »,

Albert Camus : « l’œuvre d’art naît du renoncement de l’intelligence à raisonner le concret»,

Freud : « la conscience est la conséquence du renoncement aux pulsions ». 

Pour les épicuriens,

Il y a trois sortes de désirs. Les désirs naturels nécessaires à la vie qui doivent être satisfaits, les désirs naturels et non nécessaires dont nous pouvons nous passer, mais qui peuvent être satisfaits en s’assurant qu’ils n’engendrent aucune souffrance. Et enfin, les désirs non naturels et non nécessaires, source de contrariété que sont, les honneurs, le pouvoir, les richesses, l’ambition, la gloire, le luxe, qui ne sont jamais assouvis malgré leur satisfaction et qui de fait, engendrent toujours plus de souffrance. Renoncer à ces désirs vains nous conduirait donc à la sérénité.

                                     « celui qui ne sait pas se contenter de peu ne sera jamais content de rien. »,

                                     « quand on se suffit à soi-même, on arrive à posséder ce bien inestimable qu’est la liberté ».

 Pour les Stoiciens,

Seul le renoncement à ce qui ne dépend pas de notre volonté permet d'accéder au bonheur. Vivre en accord avec la nature et la raison nous permettrait donc d'atteindre la sagesse, base de notre bonheur. "rester stoîque à la douleur", fuir les passions nous épargnerait de la souffrance.

 Pour les boudhistes,

Le renoncement est un état d’esprit  où l'exercice du lâcher-prise permet de s'apaiser et d'être en paix avec soi-même.

Boudha renonça à tout ce qu'il possédait pour s'éveiller à la spiritualité et ainsi découvrir les 3 racines du mal : la jalousie, l'ignorance et la haine. Pour atteindre l'état d'éveil et renoncer à tout ce qui peut entraver cet éveil seul le renoncement nous permettrait d'atteindre cette réalité ultime, le nirvana. Pour les boudhistes, l'impersonnalité de soi, l'impermanence de la vie et  l'insatisfaction face aux désirs insatiables des êtres ne peut conduire qu'au renoncement pour atteindre le nirvana.

 Selon l’enseignement du bouddhisme, certains « êtres d’éveil » sont des bouddhas en sursis, par compassion pour leurs semblables, ils retardent leur entrée dans le nirvana pour veiller sur les hommes, dont l'action bienfaisante se fait sentir dans le monde spirituel

Sans devenir boudhiste, épicurien, stoicien ou tout autre philosophe, chacun peut pratiquer le renoncement ouvrir sa conscience et empreinter un chemin de sagesse et de liberté.

 Etre un être de conscience c'est en premier lieu apprendre à dire NON, apprendre à renoncer et à assumer des choix qui ne sont pas nécessairement les choix que l'on nous impose. Etre un être de conscience c'est aussi orienter ses choix pour ne pas reproduire ses souffrances, vivre dans le présent tel qu'il est aujourd'hui et que je transformerais demain, c'est analyser nos frustrations pour les restituer à leur juste place, celles que notre société a organisé pour nous, celles que notre famille ou nos amis nous imposent. Etre un être de conscience c'est regarder avec lucidité, amour mais aussi pardon les souffrances que l'on nous fait subir au sein même de notre couple, famille ou amis, pour les écarter et ne pas les laisser nous atteindre..c'est aussi cela le renoncement. Garder sa liberté dans cette capacité à prendre ou à laisser sans détruire mais en ne permettant pas notre propre destruction. Le renoncement reste un choix de conscience, un choix assumé.

La prise de conscience est une porte ouverte à l'éveil, au respect des autres et de soi-même.

N’est-il pas souhaitable pour chacun de renoncer aux causes des souffrances : jalousie, haine, désir, possession, avidité, attachement, répulsion... , tout ce qui éloigne de l’essence même de la vie ?

Lorsque de l'assujettissement aux désirs extérieurs dépend notre bien-être, cela nous conduit inéluctablement sur le chemin de la frustration et de l'insatisfaction. Alors qu'initialement, la satisfaction de ces désirs extérieurs flattait notre "égo" ou notre narcissisme, il devient très vite notre propre prison . Dans cette course effreinée après ce que nous n'avons pas,  nous n'atteindrons jamais que l'insatisfaction et la frustration.

Dans une société du toujours plus, de la performance, du gagnant, le renoncement ne paraît pas y avoir de place. ..pourtant!

Mais le désir est pervers, car même lorsqu’il est assouvi, ce n’est qu’un répit. Il peut ressurgir tôt ou tard et engendrer une dépendance qui devient alors, un asservissement ou une addiction et non plus, une satisfaction. C’est la raison pour laquelle  nous désirons sans cesse ce que nous n’avons pas. Réprimer un désir devient alors un véritable combat et déclenche très souvent des conflits intérieurs, source de souffrance. Le plus souvent notre être de conscience s'est éloigné et nous ne devenons qu'un être de désirs//pulsions en manque d'énergie donc de résistance.

 Le renoncement n'est pas un abandon, un manque de courage, un désintérêt, il est tout le contraire de cela.  Le renoncement ne suppose pas de tout abandonner, quitter, ignorer ou cesser, ce n’est pas non plus une perte totale de ce qui nous entoure ou la perte de tout espoir.

Le renoncement c’est avant toute chose l'apprentissage de la pensée pour distinguer ce qui vaut la peine d’être conquis ou pas, pour décider volontairement de renoncer à tout ce qui nuit sans jamais renoncer à notre liberté.

Lorsque des émotions viennent perturber notre conscience, regardons les, accueillons les, observons les pour comprendre ce qui se passe au plus profond de nous-mêmes pour libérer notre pensée. Nous sommes entourés de toutes sortes de passions, attachements, répulsions ou jalousies..ce n'est qu'en libérant les émotions qui leurs sont liées que nous serons en mesure de faire évoluer notre  pensée vers un chemin réparateur et constructif.

Lorsqu’une émotion nous perturbe, en prenant le temps de l’accueillir et d’observer ce qui se passe en nous avec attention, tout se clarifie. En faisant cette pratique à chaque émotion, la clarté devient notre compagne et notre guide.  Ce qui nous met en souffrance, ce ne sont pas nos expériences, mais la façon dont nous les vivons. Tant que nous sommes dans la lutte, la résistance, le combat, nous sommes assujettis à la souffrance et cela ne nous permet pas de nous ouvrir et de lâcher prise. Lorsqu’une pensée apparaît ( peur, colère, désir, tristesse…) nous avons le pouvoir d’exercer un contrôle sur nos réactions et ainsi accepter ce que nous ne pouvons changer

Tout n’est-il pas dans la manière de prendre des « choses » et de les faire vivre?

 Le seul moyen d’être en paix avec soi-même, c’est d’accepter de ne pas pouvoir tout prévoir, de ne pouvoir se satisfaire de tout, de renoncer à nos pulsions et à notre besoin de maîtrise. Il est impossible de tout prévoir pour tout maîtriser, la vie vous démontrera toujours que ce qui arrive est ce que vous avez oublié de prévoir.  En acceptant la réalité telle qu’elle se présente, en se positionnant d'abord dans le présent , ne faire du passé qu'une référence et envisager l'avenir comme le progrès de notre présent nous sommes alors capables d' appréhender la vie dans l’accueil de tout ce qui nous arrive ; maladies, pertes d’êtres chers, séparations…Dans l'acceptation que tout est  relatif et soumis à fluctuation, que rien n’est jamais figé ni contrôlable ou maîtrisable mais est en mouvement perpétuel, nous avons acquis les bases du lâcher prise. Si l’on accepte que nous sommes soumis à la loi des causes à effets, l’accueil de ce qui nous est agréable ou désagréable quelles que soient les situations ou circonstances rencontrées, nous permet de mieux les vivre, de relativiser et peut être même de mieux nous éveiller à nous-mêmes.

Pour vivre dans la sérénité n’avons-nous pas à nous engager dans cette voie d’éveil, celle d’apprendre à renoncer à l’ignorance pour construire un avenir meilleur et renoncer à nos pulsions malsaines (haine, jalousie, possessivité… ) qui ne font qu’empoissonner notre vie ? Renoncer ne serait-il pas retrouver l'état naturel de l'humain?

 Nguyen, poète vietnamien : « Le renoncement est la racine de la joie, les passions sont les chaînes des souffrances »,

 

Extraits "Faire la paix avec son passé, Meux vivre avec ses souvenirs"

Jean-Louis Monestes. psychologue clinicien et psychothérapeute.

Texte

Il est maintenant clair qu’il est vain d’essayer de nous débarrasser de nos souvenirs. Cela est impossible. Mais alors que faire ? Sommes-nous condamnés à souffrir éternellement ?... Et si simplement nous essayions de laisser un peu de place à ces souvenirs, de tolérer qu’ils existent ? Au moins, cela permettrait d’éviter de déployer une énergie considérable à les museler et à essayer de les empêcher de refaire surface...

Pour cela, il faut commencer par prendre l’habitude d’arrêter à user notre intelligence à nous demander comment nous pourrions mieux vivre sans ces souvenirs, ce que serait notre vie sans eux, comment nous en débarrasser, ce qu’ils signifient, ce qu’ils impliquent, etc. Autant de démarches intellectuelles sur lesquelles nous nous sommes cassé les dents.

La solution est de limiter, voire d’éliminer toute analyse, réflexion ou prise de décisions qui nous semble rationnelle par rapport à ce qui pose problème dans un souvenir que nous souhaitons voir disparaître. Constatons simplement que cela ne fonctionne pas, et même que cela augmente notre souffrance, et essayons de ne plus réfléchir à sons souvenirs...

C’est parce que nous sommes capables d’analyser et d’anticiper les émotions désagréables que nos problèmes apparaissent. Comme le soulignent deux spécialistes des troubles anxieux et dépressifs, les êtres humains peuvent avoir peur de la peur, être déprimés de leur anxiété, avoir peur du futur, être tourmentés par leur passé, et lutter pour éviter ou échapper aux pensées déplaisantes, aux images, aux sensations, aux sentiments, à leurs habitudes et aux circonstances qui les ont provoquées ou à celles qui pourraient les provoquer dans le futur...

Les mots qui évoquent des mots qui évoquent des émotions.

Et tout cela, nous le devons au langage... avec ses avantages, et ses inconvénients...

Etre ici et maintenant.

« Tu ne peux pas modifier le passé et le futur ne se déroulera jamais exactement de la manière dont tu le prévois ou tu le souhaites [...]. Tes chagrins, tes peurs et colères, regrets et culpabilités, tes désirs et tes pleurs n’existent que dans le passé ou dans le futur ». De Milleman, dans le Guerrier pacifique...

Difficile de rester centré sur le présent. Et pourtant, nombreux sont les psychologues qui pensent que la clé du bonheur se trouve dans l’ici et le maintenant... Mais nous ne faisons pas toujours ce que nous voulons de notre pensée qui passe son temps entre le passé et le futur

 Devenez psychologue : faites de votre propre pensée votre objet d’étude.

Vivre dans le présent, c’est devenir progressivement capable d’observer ce qui nous entoure, mais c’est aussi observer notre vie intérieure : notre vie psychique, nos mécanismes de pensée et comment ces pensées ainsi que nos souvenirs nous arrivent...

« [...] il est inutile d’imaginer en nous une région entièrement obscure où la conscience n’existerait pas. Il n’y a pas de vide, pas d’insensibilité complète, pas d’obscurité absolue dans notre conscience. [...] Il y a des nébuleuses de la conscience. »...

Habituellement, nous ne parvenons pas à simplement repérer l’apparition de nos pensées et de nos souvenirs sans y attacher des significations particulières ou sans les croire. Nous n’avons pas l’habitude de nous décentrer par rapport à notre vie psychique... Et cela peut se révéler particulièrement problématique quand des souvenirs désagréables apparaissent ou réapparaissent sans cesse... Repérer des événements de pensée pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire de simples produits de notre activité psychique, constitue une démarche salutaire mais complexe... Nous avons pris l’habitude de recourir en permanence à notre pensée. Mais, dans certains cas, particulièrement lorsque nous ne sommes pas à même de modifier le cours des choses, il est préférable de sortir de cette perpétuelle analyse et de devenir simple observateur de ce qui se passe en nous... Il est particulièrement complexe de contrôler sa pensée. Parfois, cela peut même conduire à celui qui est recherché. Dans ces conditions précises, celles qui consistent en des contenus psychiques indésirables qui surgissent malgré nous, vouloir les analyser et leur donner sens, chercher à les contrôler, les supprimer ou les modifier, est particulièrement contre-productif.

La démarche la plus pertinente consiste alors à simplement repérer leur apparition, sans les critiquer ou les juger, mais en se contentant de les « regarder passer », à en devenir simplement témoin. C’est cette démarche qui est mise en avant dans certaines formes de méditation dans lesquelles les pensées sont considérées comme des nuages passant dans le ciel. Et, pour prolonger l’analogie météorologique, il s’agit alors de se consi­dérer comme le ciel, et non comme « le temps qu’il fait ». Plu­tôt que de vivre nos souvenirs comme des vérités accablantes que nous subissons, apprendre petit à petit à en prendre note depuis une position d’observateur extérieur. Au lieu de revi­vre le souvenir d’un décès par exemple, chercher à observer que ce souvenir m’apparaît et que j’en observe l’apparition comme si ma pensée était le théâtre d’événements psychiques que je considérerais d’un point de vue extérieur.

Devenir son propre psychologue n’est pas simple (même pour les psychologues !), car nous avons tous l’habitude de faire intégralement confiance à notre analyse langagière. Il est très rare que nous la discutions. Il est encore moins fréquent que nous nous contentions de l’observer de façon neutre.

 Prendre pleinement conscience de ses souvenirs, même les pires d’entre eux

Nous avons vu que nos principales difficultés apparaissent lorsque nous tentons d’oublier nos souvenirs ou d’éviter d’être conscients de nos événements psychologiques. À l’opposé de cette habitude que nous avons tous, prendre conscience plei­nement de ce qui nous arrive, à l’esprit comme au corps, est au centre de nouvelles démarches thérapeutiques appelées « thé­rapie de pleine conscience » et « thérapie d’acceptation et d’engagement », qui commencent à donner des résultats fort intéressants dans des domaines variés. Leur but principal est d’aider à prendre volontairement et complètement conscience de nous-mêmes, de nos pensées, de nos émotions et donc de nos souvenirs, même les plus désagréables d’entre eux.

Et c’est peut-être bien là que se trouve la solution à nos souvenirs douloureux. Il est important de parvenir à une régulation émotionnelle, mais cette régulation passe plus par une acceptation volontaire de nos émotions que par une ten­tative de contrôle de celles-ci. La cible centrale de ces nouvel­les thérapies est constituée des évitements et notamment les évitements d’expériences, cette tendance à tout mettre en oeuvre pour que n’apparaisse aucune émotion ni sensation désagréable.

Ces thérapies passent par une exposition volon­taire et mesurée à ces souvenirs qui nous hantent, mais aussi et surtout aux pensées et aux émotions qui s’y rattachent. Elles passent également par l’apprentissage d’une concentra­tion sur ce que nous vivons dans l’instant présent. Elles impli­quent enfin de parvenir à changer notre mode de relation à nos événements psychologiques et de leur laisser vivre leur propre vie, sans chercher à lutter contre eux.

Lâchez prise !

Puisqu’il est impossible de contrôler sa mémoire, mieux vaut y renoncer et arrêter de gaspiller autant d’énergie vers ce but inaccessible.

Si je parviens progressivement à observer mes événements psychiques depuis un point de vue extérieur, je peux égale­ment renoncer à essayer de les contrôler, d’éviter qu’ils appa­raissent, de m’en distraire, de les faire disparaître. Là encore, ce n’est pas chose aisée car nous sommes habitués à appliquer un raisonnement sur ce qui nous pose problème. Toute notre activité psychique a été préparée et entraînée pour résoudre des problèmes, chercher des solutions. Mais, nous l’avons vu, cela conduit au pire pour ce qui concerne les événements qui se déroulent en nous (émotions, sensations, pensées, souve­nirs), qui sont vraisemblablement incontrôlables. Aussi faut-il essayer de parvenir à « lâcher prise », c’est-à-dire accepter que nous ne parvenons pas à contrôler ces événements psychiques et arrêter de nous épuiser à essayer de le faire, cesser de nous battre contre eux.

Schématiquement, la démarche à adopter se trouve à mi-chemin entre les ruminations, au cours desquelles on cherche à tout contrôler, à résoudre la moindre manifestation émo­tionnelle désagréable, et la distraction, au cours de laquelle ce qui est recherché est de chasser le problème de son esprit, de faire comme si la difficulté n’existait pas. La position à attein­dre consiste à placer son curseur sur le « laisser-faire » et le « lâcher-prise »

... Le « lâcher-prise » c’est renoncer à discuter le contenu d’un souvenir ou chercher à le comprendre ou à le juger... Arrêtez de vous épuiser à tenter d’utiliser votre intelligence pour résoudre des problèmes qui n’ont pas de solution, abandonnez la lutte contre vous-même, et commencez à vivre pleinement votre vie.

Le message est clair : arrêtez de vivre votre passé. Laissez-le vivre. Nous ne pouvons pas modifier nos souvenirs, alors arrêtons de les entretenirs.

Au quotidien : quels exercices faire seul pour mieux vivre avec ses souvenirs ?

Développer sa conscience

Le développement de la conscience va se réaliser au moyen d’une augmentation de la concentration et de l’attention sur tout ce que nous vivons. Cela permet de vivre le moment présent.

En pratique, cela passe par un apprentissage progressif de concentration de notre attention sur certains actes que nous accomplissons automatiquement, ainsi que sur les perceptions auxquelles nous ne faisons plus attention, en les acceptant pour ce qu’elles sont.

... Les méthodes présentées ici correspondent à des adaptations de pratiques bouddhistes... Parmi elles, une pratique consistant essentiellement à focaliser son attention sur un point particulier, un élément du paysage ou un détail de la pièce dans laquelle on se trouve. Une autre forme de méditation consiste à devenir de plus en plus conscient de tout ce qui se passe à l’intérieur de nous, nos sensations, nos émotions et nos pensées.

Respirations en pleine conscience... Elle peut servir à revenir dans l’instant présent quand notre pensée vagabonde.

Balayage corporel. Il s’agit cette fois de focaliser son attention en la déplaçant sur les différentes parties du corps... Ne soyez pas agacé d’une distraction de l’attention, elle fait partie de l’exercice. Ne cherchez ni à la juger ni à l’interpréter, mais prenez-en juste conscience, remarquez que votre pensée s’est égarée, et centrez de nouveau votre attention sur la partie du corps à laquelle vous étiez resté.

Pleine conscience au quotidien...Il est possible de se concentrer sur chacun des actes de la vie quotidienne : manger, marcher, conduire, etc...

Observer ses pensées

... Attachez-vous à diriger votre attention sur la détection d’appa­rition de pensées ou de souvenirs. Observez-les apparaître, et contentez-vous de les regarder passer. Certains méditants conseillent par exemple d’imaginer que vous êtes au bord d’une rivière qui transporte des feuilles mortes. Lorsqu’une nouvelle pensée surgit, déposez-la en imagination sur une des feuilles et regardez-la s’éloigner au gré du courant. Essayez de ne pas rester fixé sur une pensée ou un souvenir particulier en l’analysant ou en le discutant. Si cela vous arrive, constatez-le et déposez cette pensée ou ce souvenir sur une nouvelle feuille morte qui passe et qui va progressivement s’éloigner. Contentez-vous d’« observer » cette rivière qui s’écoule paisi­blement, en continuant de détecter toute nouvelle pensée qui fera son apparition. Prenez-en note, et laissez-la passer son chemin sur une de ces feuilles.

Observer ses souvenirs et les émotions qu’ils évoquent.

...S’exposer volontairement à des souvenirs, aux émotions et aux pensées qu’on redoute et qu’on évite d’habitude, n’a pas grand-chose à voir avec le fait d’être confronté involontairement à ce qui nous fait peur ou souffrir...

S’entraîner à repérer l’apparition de pensées et de souvenirs... L’intérêt principal en est de moins subir les vagabondages de votre pensée qui vous mènent parfois à ressentir les émotions du passé et à lutter contre elles. Au contraire, vous parviendrez davantage à repérer la survenue de ces événements de votre vie psychique, l’évocation de vos souvenirs. Vous ne pouvez pas les contrôler , mais rien ne vous oblige à leur donner du crédit en écoutant systématiquement ce que ces pensées, ces souvenirs et ces émotions ont à vous dire. Acceptez leur présence, ne cherchez pas à lutter contre eux car cela leur donnerait de la force. Ne les fuyez pas, mais ne les cultivez pas non plus. Laissez-les simplement apparaître et repartir...

Prière secrète d'un enfant à ses parents

Maman, Papa
Je vous serais reconnaissant
De ne pas toujours chercher
A expliquer, à comprendre.

Maman, Papa
Ne perdez pas trop de temps
A me raisonner, à me rassurer.
En vous occupant de vos peurs
Vous m’aiderez à rendre plus vivante,
Notre relation.

Maman, Papa
Je vous supplie
Ne me laissez pas croire
Que mes désirs sont tout puissants.

Maman, Papa
Je vous en prie
Prenez le risque de me frustrer
Et de me faire de la peine
En refusant certaines de mes demandes

Maman, Papa
Je vous remercie infiniment
De savoir me dire non,
De ne pas m’entretenir dans une illusion
Que vous pouvez être tout pour moi
Et que moi je suis tout pour vous

Maman, Papa
Surtout
Entendez mes désirs
Mais n’y répondez pas tout de suite.
En les satisfaisant tout de suite.
En les satisfaisants de trop vite… vous risquez de les assassiner.
Confirmer-moi que j’en ai, qu’ils sont recevables
Ou parfois irrecevables
Mais ne les prenez pas en charge à ma place.

Mama, Papa
S’il vous plaît,
Ne revenez pas trop souvent sur un refus,
Ne vous déjugez pas,
Pour que je puisse ainsi me situer, découvrir
Mes limites, avoir des repère clairs
Et m’affirmer, face à vous.

Maman, Papa
Même si je réagis, si je pleure,
Si je te dis à toi Maman « méchante et sans cœur… »
Reste faible et stable.
La consistance de ton positionnement
Me rassure et me construit.
Si je t’accuse toi Papa « de ne rien comprendre »
Ne m’enferme pas dans mes réactions,
Par un rejet ou un refus sans appel.

Maman, Papa
De grâce !
Vous n’êtes pas obligés,
D’être des parents 24 h sur 24,
Ni même d’être parfaits.
Au de la de vos rôles actuels
J’ai besoin de rencontrer non seulement
La femme ou l’homme que vous êtes,
Mais aussi la petite fille ou
Le petit garçon que vous avez été.

Maman, j’ai parfois besoin d’une mère, mais aussi d’une maman
Papa, n’hésite pas à être un père
Mais accepte sans réticence de montrer le papa qu’il y a en toi

Maman,
Papa, vous dire à chacun,
Que je ne suis que votre fils,
Que je ne suis que votre fille

De Jacques Salomé, psycho-sociologue et écrivain français.