Sectes..Pour Sortir du désert (Jacques Salomé - Psychosociologue)

Je crois important et vital le mouvement de plus en plus actif qui s'oppose aux sectes, à leur influence souvent négative et à leur développement. Mais s'il paraît essentiel de s'inquiéter à propos des dangers et des ravages qu'elles occasionnent chez les jeunes et les moins jeunes, sur les adolescents et les adultes, il me paraît tout aussi nécessaire de s'interroger, en même temps, sur les raisons de leur succès, de leur progression même.

Oui, s'interroger en particulier, parce que c'est mon métier de formateur, sur les enjeux émotionnels, relationnels et économiques qui sont à l'œuvre au travers de l'impact des quelque trois cents sectes petites ou grandes, connues ou plus secrètes qui pullulent actuellement en France. Autrement dit, au-delà de la dénonciation, proposer une prévention. Une prévention qui débouche, au-delà d'une interrogation ou d'un anathème, sur des actions concrètes.

En rappelant tout d'abord que le Sahel relationnel ne se trouve pas au Sahara, mais chez nous en Occident. Que la désertification, l'appauvrissement des relations parents-enfants, adultes-jeunes sont en pleine expansion dans les pays dits développés mais en crise relationnelle profonde, comme le nôtre.

Depuis quelques années nous paraissons obnubilés par les ravages et les angoisses suscités par le marasme économique, en oubliant trop vite parfois que nous sommes dans une crise relationnelle grave au niveau de la communication intime : couple et famille, école et travail, loisirs et sports, santé et soins. Dans tous ces secteurs où devrait circuler la sève vivante de l'existence au quotidien, il y a des manques, des impasses, des blessures qui s'accumulent et s'enkystent durablement.

Nous en payons un prix trop élevé avec une recrudescence de la violence sur autrui dans la rue, dans les quartiers, dans les lieux de rencontre, qui ne sont plus des lieux de convivialité.

Violence sur soi : drogues, suicides, passages à l'acte somatiques, insécurité et dépendances diverses qui font de nos enfants des êtres à la dérive, en recherche de modèles, de valeurs, d'engagements.

Nous savons qu'il y a chez les enfants, chez les jeunes et chez les adultes, un triple besoin qui n'est pas comblé par le fonctionnement actuel des structures familiales, scolaires et sociales proches. Ces besoins ont traversé toutes les époques, ils sont constants, vivaces et, comme tout besoin, ils demandent à être reconnus, entendus, et quelquefois comblés. Quels sont-ils ces besoins vitaux communs à chaque être humain ?

Le besoin de se dire, avec des mots à soi, avec une parole personnelle, même si elle est parfois maladroite. Besoin, non seulement de s'exprimer, mais aussi de communiquer, de se prolonger, d'être relié ; le besoin d'être entendu, par un entourage sensible, tolérant, ferme et proche ; le besoin d'être entendu avec ses tâtonnements, ses interrogations, ses doutes ou ses certitudes et ses croyances, ses différences et son altérité, son unicité ; le besoin d'être reconnu, « tel que je suis et non tel qu'on voudrait que je sois, avec mes valeurs, mes contradictions, avec mes excès aussi ».

SAVOIR ÊTRE ET SAVOIR DEVENIR

Ce besoin de reconnaissance fonde l'existence de chacun dans sa famille, dans son quartier, dans son travail, dans toutes les relations privilégiées et significatives qui structurent sa vie d'enfant ou d'adulte. Or le monde d'aujourd'hui semble laisser peu de place à l'expression de chacun de ces trois besoins fondamentaux.

Et si paradoxal que cela puisse paraître, les dirigeants des sectes ont compris ce manque, cette vacuité. Ils ont bien senti à la fois cette pauvreté et cette avidité, chez tout être humain, d'une relation personnalisée. Et dans un premier temps, très habilement, très subtilement dans la plupart des cas, car ils ont, semble-t-il, reçu une formation « adéquate » en ce sens, ils se donnent les moyens, tout au moins dans une première approche, de répondre à ces besoins.

Les témoignages des “ex-sectarisés”, de ceux qui, après beaucoup d'efforts et de souffrances, se libèrent de leur engagement envers un groupe, une secte ou un gourou ; de tous ceux qui émergent après de longs mois, des années, d'une dépendance insupportable ; tous ces témoignages concordent. Ils reflètent le même étonnement.

« Pour la première fois dans ma vie, il y avait quelqu'un qui m'écoutait, sans me juger… », « Je me suis senti reconnu, valorisé… », « Des étrangers me faisaient confiance… là où ma famille souvent me rejetait. » « J'avais, devant moi, quelqu'un qui prenait du temps, qui me comprenait, qui disait ce que je ressentais… » Ces témoignages disent combien ces adeptes se sont sentis entendus, reconnus et acceptés inconditionnellement… dans un premier temps. Bien sûr, par la suite, cette rencontre “idéalisée” se pervertit en une relation de dépendance, d'aliénation mentale, dans le sens d'un “décervelage” pour aboutir à une marginalisation sociale.

Engagement total de sa vie, de son temps, de ses ressources, assujettissement à diverses tâches non rémunérées, prosélytisme aigu, travail de recrutement et de démarchage pour augmenter et agrandir de la secte ; au profit, le plus souvent, de ses dirigeants ou de ses membres influents. Le système fonctionne parfaitement car il est bien huilé et rôdé. Son efficacité est à la mesure du désarroi et des attentes chez ceux qui se sentent non seulement incompris mais enfermés dans un cycle de « paupérisation relationnelle ». Car il y a de plus en plus de prolétaires de la communication, de sous-alimentés de la relation dans cet univers en souffrance.

Nous sommes censés être en cette fin du XXe siècle dans une ère de la communication. Mais ne confondons pas communication de consommation, qui consiste, comme on le voit aujourd'hui, à nous saturer d'informations, et communication relationnelle, qui nous grandit, nous relie, nous prolonge et nous confirme comme être humain.

Ma réponse, même si elle peut paraître simple et peut-être naïve, ce serait qu'on puisse un jour enseigner la communication et les relations au quotidien, dans chaque école ; au même titre que le calcul, l'histoire, la géographie, la biologie. Oui, enseigner la communication comme une matière à part entière, dès la maternelle et dans tout le cursus scolaire.

Dans un proche avenir les enseignants devront devenir nécessairement des « enseignants relationnels ». Car leur fonction actuelle de transmetteurs de savoir et de savoir-faire risque de devenir caduque. Aujourd'hui n'importe quel enfant sur un écran d'ordinateur a accès à tout le savoir du monde en cent quarante langues s'il les possède. Le rôle des enseignants sera de relier chacun de ces enfants à ce savoir, de l'inviter à l'intégrer et de l'inscrire au quotidien. Savoir être et savoir devenir, voilà les grandes matières nouvelles de l'enseignement à venir.

Pour donner ainsi à chaque enfant à chaque futur adulte, les moyens concrets de se dire et d'être entendu, de mettre en commun. Car c'est cela le sens originel du mot communiquer : mettre en commun, des possibles et des différences. Au-delà du partage, pouvoir s'engager dans un cheminement de croissance, de créativité et de mise en œuvre de nos ressources avec l'aide d'un entourage proche ouvert à la communication relationnelle. Pour offrir, à chaque homme et à chaque femme, plus de liberté pour s'affirmer, pour se positionner, et plus de ressources pour se définir face aux autres, face à la société, face aux événements imprévisibles de la vie. Pour être moins soumis, moins dépendant et influençable, moins « mouton » aussi et plus responsable de sa propre existence.

Il appartient à chacun, quels que soient son âge et sa fonction dans la société, de tenter de sortir du double piège, le plus fréquemment pratiqué: l'accusation de l'autre (« il ne comprend rien », « il a toujours raison », « on peut pas discuter avec lui… ») ou des autres en général, de la société vécue comme une entité mauvaise ou du monde entier… qui ne semble plus tourner rond, et l'auto-accusation ou disqualification de soi-même : « moi j'ai pas eu de chance », « mes parents ont divorcé », « j'ai pas fait d'études… ». Ni accusation ni auto-accusation, mais responsalilisation. Responsabilisation de chacun pour retrouver plus de convivialité, plus d'espérance et de mieux-être avec soi et avec autrui.

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